LUNIK 
138, quai des Chartrons
33300 BORDEAUX
FRANCE

CARNET DE VOYAGE – Sybille.L

03/08/2019

Lunik était invité à réaliser un workshop dans le cadre de "ARTS OUT OF SUITCASES - in the footsteps of persecuted artists" à Cracovie, Pologne

 

Par Sybille.L

 

CARNET DE VOYAGE – CRACOVIE, AUSCHWITZ

 

03/02/2019, 20h45 – Je suis en Allemagne pour la première fois de ma vie. Le car que j'ai pris

cet après-midi à Paris avait pour terminus Leverkusen, pas loin de Cologne. Il fait nuit, la gare

semble un peu plantée au milieu de nulle part et il fait froid donc je n'ai pas trop pu me promener,

assez cependant pour qu'un daron rebeu m'interpelle de loin, près de l'usine Bayer, pour me dire :

« eh, je suis perdu, l'hôtel Ibis tu sais il est où ? ». Aucune idée de comment il a pu savoir que

j'étais française, mais bon. Je lui ai répondu que je ne connaissais pas du tout la ville, il m'a saluée

et il a poursuivi son chemin.

Mon prochain car est à 22:35, il me reste encore 1h20 d'attente. J'ai d'abord attendu près de la

gare et puis finalement je suis retournée me promener. J'ai fini par trouver un Macdo, je m'y suis

installée pour prendre un café et écrire. Je n'ai vraiment pas faim. Lors de notre arrêt en Belgique,

j'ai pris assez de vivres pour tenir jusqu'à 14h demain : du pain de mie, de la mortadelle, des

dattes, des dinosaurus, des gaufres liégeoises, une sorte de grande bouteille de Cacolac belge, de

l'eau et des clopes à 6 balles.

Il y a pas mal de monde dehors pour un dimanche soir dans une petite ville. Des enfants jouent à

l'escrime avec des pailles, un mec d'une cinquantaine d'années d'années aux cheveux gris

ébouriffés qui porte un sweat Star Wars termine religieusement son menu best-of en solo.

C'est très étrange d'avoir été dans 3 pays différents dans la même journée, d'autant plus que je

n'ai pas l'habitude de voyager. J'avais vraiment envie de me perdre loin et seule.

 

04/02/2019 – Je suis en Pologne, il est 8h30. J'arrive à Cracovie à 14h et je dois être à

l'auberge à 15h. On a ensuite une réunion de présentation à 17h et enfin un repas vers 19h30. Je

n'ai pas dormi plus de 4 heures, je suis lessivée. Il y a énormément de neige, bien plus que je ne

l'imaginais. 

 

05/02/2019 – Hier, une fois arrivée à l'auberge, j'ai pris une bonne douche parce que je puais la

mort après 25h de route. J'ai ensuite fait une sieste – pour être plus précise, je suis tombée raide

de fatigue après ce long périple. Je me suis ensuite rendue à la réunion au centre culturel où j'ai

retrouvé Marta et Tomas. Tout le monde s'est présenté ; il s'agit d'un projet européen et nous

sommes avec des allemands et des ukrainiens. Nous avons un peu discuté du programme du

workshop puis nous sommes allés dîner dans une sorte de boui-boui polonais tenu par une mamie

qui devait avoir 70 ans. La vitrine étant remplie de montagnes de carottes râpées, de choux et de

pierogis (raviolis polonais) disposés sur des plats en porcelaine fleuris. Grandes tablées en formica

recouvertes des toiles cirées usées. On y a rapidement dîné, le groupe s'est dispersé puis nous

sommes allés prendre des verres au Café Bunkier, sous une grande serre où l'on pouvait cuver et

fumer tranquillement, éclairés par des petites bougies.

 

Cracovie est une ville absolument ravissante. Ce matin, réunion au centre culturel pour le

workshop, dont le thème est « art in our suitcases ». L'idée est de produire quelque chose autour

de la question de l'exil. On s'est partagé en deux groupes, le théâtre et les arts visuels. Je fais

partie du groupe qui s'occupera des arts visuels, avec Marta, Tomas, Maria et Kate, deux

ukrainiennes qui font partie d'une sorte de programme de leadership. A priori, mon groupe

s'oriente vers une installation ou une performance autour de l'objet valise : ce qu'on emporte avec

soi pour survivre. Mon idée est que lors d'un exil, on emporte dans sa valise le strict nécessaire

pour survivre, et que ça implique aussi des souvenirs, qui sont aussi indispensables que du savon

ou des vêtements. Bref, ce n'est pas encore très clair pour le moment mais le sujet m'intéresse

beaucoup.

 

L'après-midi, on a déambulé très longuement dans Cracovie pour trouver un peu d'inspiration. On

s'est d'abord promené dans Kazimierz, le quartier juif, en passant notamment par le cimetière,

puis on a traversé la Vistule. Au long de notre promenade, nous avons beaucoup discuté avec les

ukrainiennes : les futures élections en Ukraine, les gilets jaunes, la question russe... De l'autre

côté de la rive, nous sommes allés au MOCAK, le musée d'art contemporain construit sur le lieu de

l'usine Schindler. Nous avons rencontré Magda, une amie de Marta et Tomas qui gère la

bibliothèque. Nous avons passé un long moment avec elle. Ils venaient de terminer un atelier avec

une écrivaine syrienne. Nous avons ensuite visité assez rapidement le musée, nous avons repris le

tramway pour rentrer dans le centre où nous avons mangé (pour ma part, dévoré) des burgers

vegan incroyables. La ville regorge de petits cafés et restaurants vegan branchés, les mêmes

qu'on pourrait trouver à Paris ou à Londres, uniformisation étonnante, et pourtant, mon oeil est

attiré par ces petites devantures propres, pastel, cette promesse d'une nourriture saine. Nous

sommes ensuite rentrés à l'auberge.

 

 

 

07/02/2019, 13h – Ce matin, j'ai essayé d'aller à Nowa Huta en tramway. Il s'agit d'un

gigantesque quartier d'architecture soviétique à environ 15km du centre de Cracovie. Au final, je

me suis un peu paumée mais ce n'est pas trop grave, ce que j'ai vu m'a quand même intéressée.

Je suis allée jusqu'au fin fond de la banlieue de Cracovie, puis je suis rentrée dans le centre. Très

étonnée de voir autant de grandes enseignes françaises (Décathlon, Carrefour) flanquées au milieu

de cités soviétiques à l'abandon, elles-mêmes flanquées au milieu d'espaces indescriptibles entre

friche agricole et friche industrielle. Une fois sortis du très beau centre historique regorgeant de

touristes allemands, anglais, français, on se retrouve dans la réalité du pays, manifestement perdu

entre la brutalité d'hier et celle d'aujourd'hui. Bizarrement, si Carrefour, Auchan, Lidl, Burger King

et KFC ont pris possession de la périphérie de Cracovie, il n'y a encore ni Starbucks ici, ni encore

moins de burgers vegan. Si l'on doit voir des touristes dans ces contrées reculées, c'est seulement

dans les cabinets de dentistes et de chirurgie esthétique qui pullulent : implants capillaires,

rhinoplastie, couronnes et implants dentaires, les européens de l'ouest viennent se soigner et se

refaire une beauté ici, pour moins cher que dans leur pays d'origine. La médecine est devenu un

business parallèle dans ce pays où le SMIC est à environ 400€.

 

 

Ce qui me surprend en Pologne, c'est à quel point les vestiges du communismes sont rares. Je

m'attendais à voir des subsistances de cette époque un peu partout mais en fait, je crois qu'il y a

eu une réelle volonté de toute la population et des instances politiques de tourner la page. Dans le

centre historique de Cracovie, on peine à voir des restes du XXème siècle ; tout a été poli pour

cacher cette sinistre page de leur histoire. Le monde occidental, celui de l'OCDE, il se fond

discrètement dans le décor : les enseignes américaines comme Mac Donald's ou Starbucks,

symbole du monde libre qu'ils ont appelé de leurs voeux, se sont pudiquement greffés aux pieds

des immeubles classés au patrimoine mondial de l'UNESCO.

 

A mon retour dans le centre, je me suis promenée dans un petit marché couvert avant de me

poser pour déjeuner dans une pâtisserie. Il est 13h, je dois rejoindre les autres au centre culturel

autour de 14h, il me reste une petite heure pour continuer à écrire un peu. J'ai choisi de

poursuivre mon séjour après le workshop, j'irai à Berlin pour quelques jours.

A Kazimierz, le quartier juif, les commerces aux devantures écrites en hébreu (en yiddish?) sont

tenues par des catholiques : il ne reste plus que 200 juifs dans la ville. Avant la guerre, ils étaient

65.000. C'est devenu un quartier de bars, cafés et restaurants, très touristique, et il ne reste plus

grand chose de ce qu'était la vie ici avant le ghetto et l'extermination de 97% de sa population.

Hier, nous avons visité le quartier où se tenait l'ancien ghetto, Podgorze. Il ne reste plus qu'une

petite partie du mur, qui, détail lugubre que j'ignorais, avait été construit en forme de pierres

tombales juives. Nous avons escaladé jusqu'en haut d'une colline qui surplombe tout le ghetto et

la ville. On peut voir les usines, au loin, avec les grands ensembles attenants. En haut de la colline

trônait une croix catholique datée de l'an 2000, étonnante réappropriation de ce lieu funeste...

Je savais que la Pologne avait perdu 90% de sa population juive pendant la seconde guerre

mondiale, mais me retrouver au milieu du ghetto m'a fait voir les choses différemment. On a beau

connaître les chiffres, apprendre ce qui s'est passé et s'en offusquer, on perd trop souvent le

contact avec la réalité matérielle, il faut sans cesse renouveler le lien avec cette vérité pour se

rappeler à quel point elle existe. La réalité numérique, l'énumération des faits ne suffit pas.

 

Je ne sais pas encore comment appréhender la façon dont les polonais ont recommencé à vivre

dans Kazimierz. Je comprends que la vie reprenne ses droits, mais les persécutions ont continué

après la fin de la guerre et je n'en ai vu aucune mention. Il y a eu un pogrom à Kazimierz en août

1945, au cours duquel une survivante des camps a été tuée. Les dénonciations calomnieuses de

juifs étaient fréquentes (on les accusait notamment de voler des enfants). Un autre pogrom a fait

42 morts fin juillet 1946 à Kielce, à 115 km au nord de Cracovie. C'est cet événement qui a poussé

les derniers juifs polonais à quitter leur pays : ils en sont arrivés à la conclusion qu'ils n'étaient

plus en sécurité chez eux. Et cela n'était plus imputable aux nazis. Pour moi, le travail de

réhabilitation patrimoniale ne suffit pas. Faire d'un quartier chargé d'une histoire non résolue un

lieu de tourisme folklorique, capitaliser sur l'identité culturelle d'une minorité qui a été presque

intégralement radiée du pays me met mal à l'aise.

 

Quoi qu'il en soit, l'histoire de la Pologne est singulière, pleine de paradoxes et de mutilations, et

j'avoue que je ne m'en rendais pas tellement compte avant de m'y rendre.

 

 

 

08/02/2019 – Je me suis levée assez tôt ce matin, autour de 7h. J'ai filé à Nowa Huta vers 9h, après avoir pris ma douche, mon petit déjeuner et déposé mon linge sale à la laverie de l'auberge.

Nowa Huta est plus impressionnant vu du ciel, le quartier m'a semblé beau mais très austère, alors qu'on m'en avait parlé comme d'un bijou d'une grandiloquence un peu folle des soviétiques. J'ai passé un bon moment au musée, qui était finalement plus un musée de Nowa Huta qu'un musée de la vie communiste à proprement parler. Il y avait une expo temporaire de Marian Schmidt, un photographe américain d'origine polonaise qui a fait des reportages sur la vie en Pologne du milieu des années 70 à la fin des années 2000. Là encore, j'ai été surprise de voir qu'une majeure partie de l'expo était composée de photos représentant la vie catholique polonaise : Vendredi Saint, dimanche à l'église, prêtres, Jean-Paul II... Les rares scènes de la vie socialiste 'séculaire' se révèlent être très critiques : ouvriers en conflit avec leurs contremaîtres, classe moyenne qui ne peut pas se soigner à cause du manque d'infrastructures, civils qui peinent à pousser leur voiture pour la redémarrer, bergers épuisés aux champs... Aucune joie, jamais. Le seul portrait représentant un polonais autrement qu'à travers le thème de l'oppression soviétique/le catholicisme est celui d'un jeune étudiant en économie qui pose dans sa chambre. A sa droite, un immense portrait de Che Guevara qu'il a peint sur le mur « sans savoir qui il était réellement » selon la légende sous la photo... A sa gauche, contrebalancement idéologique manifesté par un mur rempli de posters de stars anglo-saxonnes (Black Sabbath, Bob Dylan, James Brown...).

 

Bref, l'expo permanente consistait en la visite d'un abri anti-atomique, longue, froide, et peu claire. C'était un peu chiant. Elle était précédée d'une courte visite historique sur l'état politique et social de la Pologne après la seconde guerre mondiale. Une nouvelle fois, j'ai été surprise par l'angle historiographique choisi qui ne laissait pas tellement sa place à la nuance: l'ennemi, ce n'est pas le totalitarisme, c'est le communisme. Sur la question de la propagande communiste, il était notamment fait mention d'une expo organisée en 1952 à Varsovie. Celle-ci s'appelait « This is America » et avait pour but de révéler aux polonais la réalité de ce qu'était la société américaine.

Si on l'en croit les indications du musée, cela n'a pas fonctionné : malgré la dénonciation de la société de consommation, de la cupidité des banquiers de Wall Street et du racisme du Klux Klux Klan, la seule chose qui a intéressé les polonais, c'est la technologie américaine et sa pop culture foisonnante... Vraiment, le commentaire de l'exposition est sans équivoque : « the exhibition was extremely popular, however, contrary to the authors' intention, it did not raise resentment. People marvelled at the blessings of American technology and relished the American pop culture, so much different from the grey unified world behind the iron curtain » . J'ai l'impression très nette que les polonais ont été tellement traumatisés par le communisme qu'ils font tout pour en dégoûter les autres, plus particulièrement les jeunes générations qui n'ont rien connu d'autre que le libéralisme : pas d'alternative, c'est la fin de l'histoire. Ils sont quand même allés jusqu'au point de renommer la place centrale de Nowa Huta en Place Ronald Reagan... Je comprends maintenant beaucoup mieux les images de ces gens qui s'y donnaient à coeur joie pour déboulonner les statues de Lénine après l'effondrement de l'URSS. En Pologne, le dégoût est profond, et m'a semblé irréversible.

 

 

 

Enfin, il y avait à l'étage une grande expo sur la grève menée par Solidarnosc en 1988 à l'aciérie Lénine où travaillaient la majorité des habitants de Nowa Huta. J'ai pu y apprendre que la caisse de grève, et plus généralement Solidarnosc, avait été généreusement financé par les USA qu'on avait connu moins syndicalistes que ça. La grève avait été soutenue par Reagan, et Jean-Paul II, évidemment.

 

L’aciérie Lénine en 1989…

 

L'ironie de l'histoire, c'est que l'aciérie a été privatisée après la chute de l'URSS, et l'usine Lénine s'appelle désormais... Arcelor-Mittal. Elle semble être en cours de démantèlement, comme une bonne partie de l'industrie polonaise (NB : l'annonce de la fermeture provisoire de l'aciérie a effectivement été officialisée le 6 mai 2019, affectant 1200 personnes... Elle ne serait plus « rentable » à cause de la taxe carbone).

 

 L’aciérie Arcelor-Mittal en 2019, avant sa fermeture.

 

J'ai repris le tramway pour aller jusqu'à l'usine, architecture impressionnante, qui donne la sensation que l'usine était le dernier rempart avant le néant : je n'ai pas réussi à voir jusqu'à où elle s'étendait et j'avais trop froid pour me balader autour des immenses barrières, alors je suis retournée dans le centre de Cracovie.

 

10/02/2019, 15h30 – Avant-dernier jour à Cracovie. On a enfin fini mon installation, on la présente à 17h. On va faire notre présentation à l'auberge parce qu'on s'est fait dégager du centre culturel : apparemment ils ne veulent pas faire de « politique » et ont dit à Marta qu'ils n'accepteraient aucune « prise de position » de notre part, alors on a décidé de faire notre exposition de notre côté. Ils ont craqué à cause des affiches de Marta où elle prenait position en faveur du candidat progressiste [revoir contexte].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De mon côté, je suis contente de ce que j'ai réalisé . Ce travail que j'ai fait m'aide à progresser dans mon projet littéraire. Alors voilà, ça s'appelle « mes parents, leurs valises vides et moi ». J'ai écrit, en français et en anglais, une sorte de petit poème en prose où je parle de l'exil de mes parents/grands-parents et de comment cela m'a condamnée à porter des valises de souvenirs qui ne sont pas vraiment les miens, et que je porte la mémoire de mes parents sur moi comme une seconde peau. Je l'ai imprimé sur des feuilles A4 que j'ai relié entre elles en les cousant de fil rouge, comme des points de suture. J'ai collé ces feuilles sur la paroi intérieure des portes d'une

armoire vide où j'ai étendu sur des cintres 3 pulls où j'avais cousu avec du fil rouge très épais, une photo de mes deux parents. L'armoire se trouve dans une antichambre un peu à l'abandon ; ce côté désuet, intimiste, amplifie encore le sentiment d'abandon et de solitude que je voulais représenter. Je m'explique sur ma démarche. L'intime est politique et j'ai déjà un peu dépassé cette peur d'être obscène depuis longtemps. Que j'ai vécu sans mes parents dans des conditions matérielles limitées, tout ça est le fruit d'un contexte politique et de déterminismes sociaux, aucune raison valable d'en avoir honte et de garder ce fardeau pour moi puisque nos vies sont décidées à nos places par des instances comptables. L'idée n'est pas de glorifier ma personne, je m'en fous, mais je veux me questionner sur la façon dont les événements familiaux et intimes font écho à un

climat politique généralisé, comment les sphères privée et publique se croisent et ne forment qu'une au bout du compte. Je trouve ça idiot de vouloir se cacher derrière son petit doigt : quitter son continent, sa femme, ses enfants, c'est un acte politique, même quand il est contraint.

 

12/02/2019 – Je suis arrivée à Berlin il y a environ 1h. Je suis posée dans un café vers Alexanderplatz, il est 07h49 et mon check-in à l'hostel est à 11H. Le trajet a duré 9h, j'ai dormi presque tout le long mais je suis cassée. Et puis la journée d'hier a été éprouvante puisque j'ai visité Auschwitz. Je vais essayer de résumer ce que j'ai vécu, malgré la confusion et la fatigue.

J'ai pris le car à 10h45, c'était une sorte de minibus privé kitsch avec un fanion de la Pologne sur le pare-brise. A environ 15 km d'Oswieçim, j'ai découvert avec stupeur qu'il y avait un gigantesque parc d'attractions aux couleurs très criardes : des jeux pour enfants, des grand-8, une ambiance fête foraine d'un mauvais goût pour lequel je n'étais pas prête, d'autant plus qu'ils étaient en pleins travaux d'agrandissement...

Le car a ensuite traversé la ville d'Oswieçim, bien plus grande que je ne l'imaginais. On est passés par une grande cité délabrée, assez misérable, aux tours remplies de tags de hooligans de l'Unia Pany et de l'Unia Oswiecim, les club du coin : duma miasta (notre fierté), tylko unia (seulement l'unia), osielde 100% unia (propriété 100% unia)... Sur le coup, l'esthétique des tags et la présence du terme « hooligan » ne m'a réellement pas rassurée. En fait, comme dans beaucoup de pays du monde, les clubs de supporters de foot en Pologne ont une réelle dimension politique : avant 1989, ils faisaient partie des rares lieux de socialisation où les gens pouvaient exprimer librement leur dissidence anticommuniste, au même titre que Solidarnosc. Les phénomènes

violents se sont amplifiés après l'effondrement du mur ; puisque le pays était gangréné par le chômage, le hooliganisme permettait de catalyser cette frustration. Les hooligans se seraient manifestement assagis au fil du temps, et plus particulièrement depuis l'Euro 2012 en Pologne.

Aujourd'hui, s'il y a encore du nationalisme parmi les hooligans, les enjeux ne sont plus les mêmes.

 

Le chauffeur nous a laissés devant le parking du camp, il a encore fallu marcher quelques minutes dans la boue, déposer mon sac à la consigne, passer les portiques de sécurité, prendre un ticket puis attendre une quinzaine de minutes avant de pouvoir commencer la visite.

Une fois qu'on entre dans le camp à proprement parler, il y a un grand baraquement en bois sur la gauche, et à droite s'étendent à perte de vue les blocks cachés derrière les barbelés. Il faut avancer un peu et tourner sur sa droite pour atteindre l'entrée du camp de concentration et sa tristement barrière où est écrit « Arbeit Macht Frei ». J'y suis longuement restée, observant les visiteurs qui faisaient des selfies : un mec seul se photographiait sous tous les angles avec son selfie stick, et un papa et sa fille souriaient à l'objectif devant le panneau. Ça ne me semblait pas spécialement indécent, juste curieux : je me demande ce qu'on peut faire de tels selfies. On ne va

pas les mettre en photo de profil sur Facebook. On ne va pas les mettre dans son album photo familial non plus. Qu'est-ce qu'on veut faire dire à un selfie devant l'entrée d'Auschwitz ? « J'étais là, j'ai vu » ? « Devoir de mémoire, check √» ?

 

L'atmosphère du camp prend aux tripes d'emblée comme le silence discrètement rompu par le crissement des mes baskets sur le sol, mélange de terre moite et de cailloux. J'avais comme l'impression de déjà connaître ce lieu, de le porter en moi depuis longtemps.

Je ne vais pas décrire tous les blocks, la plupart reprennent des éléments d'histoire que je connais bien. Mais j'ai été assez surprise par le premier block que j'ai visité. Il était dédié à la seconde guerre mondiale en Pologne. Il m'a fait comprendre pas mal de choses sur les effets du pacte germano-soviétique et la manière dont la Pologne a été prise en tenailles entre les nazis et les communistes pendant la guerre. Par conséquent, j'y vois maintenant plus clair sur les sources du nationalisme polonais qui refait surface en ce moment. Pendant la guerre, il y a eu une volonté ferme des nazis de réduire à néant la nation polonaise : élimination de son élite intellectuelle, projet de réduire les polonais à des paysans sans éducation (Himmler avait déclaré que l'éducation devrait se limiter pour eux à savoir compter jusqu'à 500, savoir écrire leur nom, et qu'on ne leur aurait pas appris à lire, mais qu'on leur aurait enseigné que Dieu ordonne aux polonais d'être asservis aux allemands...). Le communisme a immédiatement succédé à cette période sinistre, sans transition, avec à nouveau des politiques assimilationnistes qui interdisaient toute revendication d'une appartenance nationale ou religieuse. Et puis on les a ensuite balancés dans le marché de libre-échange et on leur a vite demandé de se plier aux standards européens, sans leur laisser le temps de se remettre de ces 45 ans où ils ont été freinés dans leur construction

identitaire. Au milieu de tout ça, le rôle des polonais dans la shoah n'a jamais été clarifié, on a continué à les tenir pour complices, alors qu'on n'a jamais mis en avant ni l'importance de leurs réseaux de résistance (ce sont des résistants polonais qui ont averti la communauté internationale des massacres de juifs en cours, notamment Witold Pilecki, qui s'était volontairement fait prisonnier d'Auschwitz pour organiser la résistance et témoigner des conditions de vie à l'intérieur du camp) ni la haine particulière des nazis envers les polonais en tant que nation.

 

J'ai l'impression que cette résurgence nationaliste est la conséquence d'un travail mémoriel bâclé. La dernière

inscription du block parle d'holocauste polonais et, deux semaines avant ma visite, un cortège de nationalistes d'extrême-droite est venu manifester, drapeaux polonais autour du cou, en mémoire de leurs martyrs...

 

Entre deux visites, je prenais le temps de rester entre les allées, observer en silence, me laisser envelopper par des bruits que l'on n'entendait pas. C'est ce que je projetais des corps qui ont souffert et péri qui rendait la visite de chaque block un peu plus bouleversante, surtout ceux qui mettent en scène les reconstitutions des lits, des latrines. Parfois, il s'agissait simplement de pièces vides où étaient jetées quelques couvertures ou de la paille sur une distance indécente. Le block des preuves matérielles était différent de l'image que je m'en faisais, mais les impressionnantes piles de chaussures sur des centaines de m², je ne pourrai jamais les oublier. Ce

qui était le plus tragique, dans un sens, c'est l'obligation de devoir prouver que tout cela s'était

réellement produit.

Au moment où je me suis retrouvée devant le mur des fusillés (juste avant le block 11, le block de la mort), j'ai failli m'effondrer en larmes quand j'ai vu une couronne de fleurs encore fraîches et des grands cierges allumés, sous ce froid glacial et cette pluie battante : qui est cette personne qui venait juste de se recueillir ici ? Est-ce que le fils, la petite-fille ou l'épouse d'un fusillé, est présent.e ici au même moment que moi ?

J'ai eu un début de crise de panique dans le sous-sol du block 11. C'est ici qu'étaient torturés les prisonniers, envoyés au mitard dans des pièces de 1m2, ici aussi qu'on a expérimenté les premiers gazages au Zyklon B. Les autres visiteurs s'empressaient de quitter les lieux rapidement, et je me suis retrouvée toute seule. Tout était vide, silencieux et humide. Le sous-sol, avec ses murs crasseux perlés de condensation, ses épaisses portes et leurs verrous, semblait avoir encore servi hier. J'osais à peine regarder l'intérieur des cellules à travers l’oeillère tant j'avais peur d'y voir surgir une forme de vie oubliée qui m'attraperait et m'entraînerait avec elle. Il me semblait qu'à tout moment, un corps allait m’assaillir.

L'allée suivante était réservée à des expositions nationales, chaque pays ayant son propre block. L'exposition des juifs de Hollande contrastait totalement avec les autres, et c'est celle qui m'a le plus émue. Sur des murs couleur pastel, il y avait des photos de juifs hollandais avant la guerre.

Ils étaient souriants, heureux et bien portants. En sourdine, un joyeux air de piano était diffusé.

Éclairées par des spots, il y avait des citations de juifs optimistes avant l'invasion de leur pays : ils ne croient pas à la tragédie qui arrive, ils s'y refusent parce qu'ils font confiance à leur armée et à leur gouvernement qui les protégera. Ils se considèrent comme des citoyens à part entière et ils sont convaincus que les drames qui touchent les autres juifs d'Europe ne les toucheront pas. Leur espoir, trahi par la suite de l'histoire, m'a bouleversée. Les ¾ des juifs hollandais ont été exterminés. A un moment, la musique s'est arrêtée quelques secondes et j'ai entendu un cri de femme qui m'a littéralement glacé le sang. Encore une fois, j'étais seule, je n'ai pas trouvé un seul regard pour me rassurer et je suis restée pétrifiée pendant quelques secondes. Je ne sais toujours pas si ce cri venait de l'extérieur ou s'il faisait partie de l'expo...

Le dernier block que j'ai visité consistait en une installation artistique en hommage aux victimes : d'abord, une très belle prière en hébreu puis, sur toute la longueur du mur, des images de juifs avant la guerre, heureux : des vidéos de vacances, des enfants qui jouent à la balançoire, des commerçants qui sourient devant leur boutique... C'était saisissant : ce bonheur-là, la guerre l'a piétiné à tout jamais, on ne peut plus faire marche-arrière.

J'ai marché jusqu'à l'endroit où a été pendu Rudolf Höss, devant le premier four crématoire. Rien n'indique la fonction de ce petit bâtiment, sa nature est pudiquement suggérée à l'aide d'un écriteau qui demande simplement de garder le silence en mémoire des victimes. J'étais toute seule dans cette grande pièce sombre. J'y suis restée, plantée au milieu, seule et dans le silence, pendant un bon moment. A ce moment-là, je me suis questionnée sur l'expérience que j'étais en train de vivre : aurais-je pu saisir autant de choses si j'avais effectué cette visite eu plein été, entre des touristes en short et un convoi de scolaires ? Est-ce que j'aurais eu le temps de me poser autant de questions sur l'endroit dans lequel je me trouvais si j'avais été prise dans un flux

de visiteurs ? J'étais à l'endroit où l'on avait brûlé des corps gazés, j'essayais de me recueillir, mais je n'y arrivais pas : je continuais à penser au sens de cette visite, à comment l'optimiser, ne rien rater, comme si le fait d'être présente ne suffisait pas. Il était environ 16h quand j'ai quitté Auschwitz-I pour Birkenau. Le jour entamait lentement son crépuscule et les percées du soleil alternaient avec les orages et la pluie. J'ai marché le long de la

Judenrampe jusqu'au wagon. Je voulais visiter les impressionnantes ruines du camp des hommes mais j'ai abandonné quand j'ai failli m'enfoncer dans la boue glissante et pleine de neige. Il n'y avait presque personne : nous n'étions pas plus de 100 sur cet espace de la taille d'une petite ville. Nous errions sur les vestiges du camp de la mort, en plein hiver, sous la pluie et à la tombée de la nuit...

Je ne suis entrée dans aucun baraquement parce que j'avais peur de me retrouver piégée par la nuit. J'ai marché jusqu'aux ruines des fours crématoires que les nazis avaient tenté de détruire avant l'arrivée des Alliés. J'ai longuement tourné autour de ce qui est doublement le symbole de la lâcheté de ces hommes. Il fallait sauter entre les flaques de boue pour accéder au mémorial. A cause des plaques de verglas, de la boue et de la nuit tombante, je n'ai pas pu aller plus loin.

 

Birkenau est une expérience très différente d'Auschwitz. C'est seulement là-bas que j'ai enfin pu me recueillir et mesurer l'ampleur de ce qui s'était passé. Dans un sens, j'étais quasiment soulagée : les ruines lâches, le silence, l'immensité et l'absence d'indication faisaient office d'épilogue. Je venais en tant que témoin de la fin des camps d'extermination, pas en tant que consommatrice d'émotions. Pour l'instant, cette page de l'histoire est tournée, on ne sait pas jusqu'à quand, et l'horreur prendra demain une autre forme, peut-être déjà en cours de formation.

Il était 17h20 quand la nuit est tombée d'un coup et que j'ai quitté les lieux, par peur de me

retrouver toute seule là-bas.

Dans le car du retour, un jeune étudiant chinois s'est assis à côté de moi. Je n'ai pas eu le temps

de souffler qu'il s'est mis à me poser des questions sur moi, mon parcours universitaire, la France.

Il m'a dit que c'était la 4ème fois qu'il visitait Auschwitz, et puis il a tout de suite enchaîné en me

faisant un cours sur la guerre froide, j'avais beau essayer de lui dire que je connaissais tout ça,

rien n'y faisait, il m'expliquait tout ce que je ne devais pas donner l'air de savoir. Puis il m'a

demandé ce que je pensais de la Chine. Je lui ai dit que je ne saurais répondre à ça, que je la

connais très peu et que mon avis est biaisé par les médias occidentaux. Il a insisté « mais enfin, tu

as fait des études, tu dois bien avoir un avis sur la Chine, allez, dis-le moi ». Je lui ai alors répondu

que j'étais sans avis, mais que si je me fiais à ce que j'entendais en France, alors je dirais que la

Chine est une dictature. Il a levé les yeux, hésitant, et puis il m'a dit « une dictature... oui, une

dictature, on peut dire ça, la Chine est une dictature ! ». Puis il a ajouté : « mais c'est la meilleure

solution pour un aussi grand pays, la démocratie ne pourrait pas marcher chez nous... En fait, je

pense que la dictature est la meilleure solution pour la Chine, on est chanceux : on a les meilleurs

côtés du communisme, et aussi les meilleurs côtés du capitalisme ! ». Il semblait très satisfait de

son constat, ce qui m'a un peu terrifiée : c'est comme si la visite qu'on venait de faire ne lui avait

rien appris.

Le car m'a déposée à Cracovie autour de 18h45 et j'ai attrapé mon car pour Berlin à 21h10. La

journée a été si éprouvante que je me suis endormie très rapidement. J'ai été terrifiée lorsque j'ai

réalisé que le mec derrière moi devait être un néo-nazi. C'était un quadra au crâne rasé qui avait

une croix celtique tatouée dans le dos. Je l'avais envoyé chier quand il m'avait demandé de

redresser mon siège, et c'est seulement au moment d'aller fumer, vers 1h du matin à la frontière

allemande, que j'ai remarqué son tatouage. Je crois qu'il a vu la peur sur mon visage et il l'a caché

en remontant sa capuche et en enfonçant son bonnet. Une fois arrivés à Berlin, vers 5h30, j'ai

détalé le plus vite possible pour m'enfoncer dans la bouche de métro, par peur qu'il me poursuive.

C'est à se demander si l’histoire nous apprend quelque chose.

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